Analyse - Quand le Valais a mal à ses petits cadeaux

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AnalyseQuand le Valais a mal à ses petits cadeaux

Construction des routes dans le Haut-Valais et Patrouille des Glaciers, deux affaires mettent en lumière une culture administrative où des formes de corruption et de prébendes sont dans les mœurs depuis longtemps.

Eric Felley
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Eric Felley
Le vin et les bons repas, des cadeaux simples dans les us et coutumes valaisannes.

Le vin et les bons repas, des cadeaux simples dans les us et coutumes valaisannes.

Getty Images/iStockphoto

Coup sur coup, deux affaires interpellent en Valais sur ce qu’on appellera, d’une façon pudique, la pratique des petits cadeaux, ou sous une forme moins glorieuse des pots-de-vin ou des prébendes accordées à des fonctionnaires.

Dans le Haut-Valais d’abord, c’est le responsable du bureau de l’Office fédéral des routes à Viège, qui a favorisé une entreprise, dont il était proche du directeur. «Une relation d’amitié privilégiée», selon le Ministère public de la Confédération (MPC), qui a traité l’affaire et publié cette semaine des détails de son enquête. Durant de nombreuses années, le fonctionnaire a été comblé de cadeaux. Il a accepté «des cartons de vin et un panier garni d’une valeur oscillant entre 1000 et 1500 francs et un repas offert à l’occasion de la Sainte-Barbe», note scrupuleusement le MPC. À la veille de Noël 2015, il a reçu «des caisses de vin pour une valeur minimale de 1800 francs».

Gestion déloyale des intérêts publics

Un autre employé du même bureau a reçu carrément «un bus VW», et aussi du vin, des jobs d’été pour ses proches, un repas, aussi à la Sainte-Barbe, de la nourriture, des truffes, du salami, du gorgonzola, de l’huile d’olive ou encore des billets pour l’exposition universelle de Milan. Bien entendu, l’entrepreneur a obtenu les mandats qu’il visait pour des dizaines de millions. Un autre soumissionnaire, qui avait fait recours dans le cadre d’une attribution, s’était vu ensuite systématiquement écarté en représailles.

Ces deux indélicats, licenciés depuis, ont été condamnés pour gestion déloyale des intérêts publics à 180 et 120 jours-amendes. Mais l’infraction est considérée comme moyennement grave par le MPC lui-même, car les deux larrons étaient convaincus d’agir «également par mesure d’efficacité» et qu’ils n’ont pas «encore totalement saisi la gravité des actes qui leur sont reprochés».

Se sentir en bonne intelligence

Prendre conscience de la gravité de ses actes, ce n’est pas toujours simple quand on évolue dans un milieu où l’échange de bons procédés est une norme ancienne, liée souvent à l’appartenance politique. Cette affaire du Haut-Valais fait écho avec les pratiques observées autour de la Patrouille des Glaciers. Si certains membres de l’association de soutien à patrouille se sont grassement rémunérés dans leur fonction, ils pouvaient se sentir en bonne intelligence avec l’État, qui cautionnait en quelque sorte leur train de vie (et qui a versé 900’000 francs pour les trois dernières éditions).

Le chef du Service valaisan des sports, qui était le représentant de l’État dans l’association, a reçu cependant un «avertissement» de son supérieur, le conseiller d’État Frédéric Favre. Selon «Le Nouvelliste», cela n’a rien à voir avec les 900’000 francs, mais avec la façon dont il a distribué des cadeaux en 2018: «Il a outrepassé ses compétences en prenant l’initiative de distribuer lui-même des packs VIP pour assister à la Patrouille des Glaciers. Or, cette tâche ne peut être effectuée qu’avec l’accord du Conseil d’État ou par le chef de département lui-même».

Un pack VIP d’une valeur de 3800 francs

Le chef de l’Office cantonal du sport est aussi président du Fonds du sport, qui soutient des projets sportifs. En 2018, ce fonds, qui subventionne aussi l’association de soutien à la PDG, a reçu dix packs VIP pour assister à la patrouille. Ces «packs» comportaient des nuits d’hôtel, des vols en hélicoptère ou des repas gastronomiques. Huit d’entre eux valaient 980 francs et deux 3800 francs. Ces deux derniers ont été offerts au chef du Service de l’enseignement. Celui-ci s’est défendu en disant qu’il ne connaissait pas la valeur de ce cadeau… Cité par «Le Nouvelliste», il s’agissait «d’une invitation qui venait d’un chef d’office avec qui j’avais très bien collaboré durant de longs mois. Je n’ai appris que ce printemps, par l’Inspection des finances, le montant de ce pack.»

L’Inspection cantonale des finances a estimé d’abord que «la remise de deux packs d’une valeur de 7600 francs à un chef de service pourrait être considérée comme préjudiciable à la réputation des institutions». Notons bien le conditionnel, car après bien des contorsions sur la notion d’avantages indus, la conclusion du rapport est que c’est peut-être gênant, mais pas pendable. Selon son supérieur hiérarchique, le conseiller d’État Christophe Darbellay, «l’invitation provenait d’un collègue de l’administration et ne comportait aucun risque de conflits d’intérêts en lien avec les activités de son service». Mais il ajoute qu’il «n’était pas acceptable de répondre favorablement à une telle invitation». Autrement dit, il n’a pas fait faux, mais il n’a pas fait juste non plus.

Double discours et zone grise

C’est dans ce double discours que se niche en Valais cette zone grise, où l’État peut fermer les yeux ou les ouvrir sur certaines pratiques en fonction de la situation ou du client. Le président du gouvernement, Frédéric Favre, annonce, lui, que «l’État du Valais va analyser ce qui peut être amélioré en termes de contrôle pour que ce genre de problème ne se reproduise plus». À l’entendre, cela paraît simple.

Pour y parvenir, il faudrait déjà régler un problème plus profond, celui qui voit les contrôleurs et les contrôlés faire allégeance aux mêmes personnes qui les emploient. Ce sont elles, et elles seules, qui distribuent les cadeaux, comme le signifie l’avertissement infligé au chef de l’Office des sports.

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