Marioupol en état de siège«C’est beaucoup plus qu’un désastre humanitaire, c’est plus effrayant»
Dans la ville ukrainienne coupée du monde et pilonnée par l’armée russe, il est «très difficile de compter les morts», rapporte une élue municipale.

Le bilan du bombardement du théâtre de Marioupol reste incertain, tout comme celui d’une école le 20 mars.
AFPPlus de dix jours après le bombardement du théâtre de Marioupol, on ignore toujours le sort des centaines de civils qui y avaient trouvé refuge: des communications défaillantes et l’absence d’autorités locales rendent la mission quasi impossible, a expliqué à l’AFP une élue municipale de ce port du sud-est de l’Ukraine assiégé par les forces russes.
Bilan incertain
Katerina Soukhomlynova, qui a réussi à fuir la ville le jour même de ce bombardement, le 16 mars, a aussi estimé que la ville aurait dû mieux se préparer à la guerre, dans un entretien téléphonique depuis Ivano-Frankivsk, dans l’ouest de l’Ukraine, où elle s’est réfugiée avec sa fille et ses deux nièces. La mairie de Marioupol, citant des témoins, a dit vendredi redouter qu’environ 300 personnes soient mortes dans le bombardement du théâtre où des centaines de personnes s’étaient abritées. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait lui déclaré le 18 mars que plus de 130 personnes avaient pu être sauvées, sans estimer le nombre de morts.

Katerina Soukhomlynova, qui était à Marioupol engagée volontaire comme secouriste, souligne cependant qu’il est «très difficile de compter les morts» et rappelle qu’on ignore également le sort des 400 civils qui se trouvaient dans une école d’art bombardée le 20 mars. Selon elle, il est certain que le bilan global des morts dans sa ville, assiégée par les forces russes depuis fin février, est bien supérieur au chiffre de plus de 2000 tués donné jusqu’ici par la mairie.
«Pourquoi on ne les enterre pas?»
«Il n’y a pas de communications avec Marioupol. Il y a du réseau de temps en temps dans certains endroits, il est difficile de capter. Et toute manipulation avec un téléphone est dangereuse, cela peut être considéré comme suspect par les deux côtés. On ne peut rien photographier», explique-t-elle. Quand la guerre a commencé, cette élue faisait partie des équipes qui apportaient des premiers secours aux civils blessés et les transféraient vers les hôpitaux. Mais au fur et à mesure de l’intensification des bombardements, la tâche est devenue de plus en plus difficile. Les quartiers de la rive gauche de la ville, les plus touchés, ont été coupés du centre et le transfert des blessés est devenu impossible.
Confirmant d’autres témoignages de civils ayant fui Marioupol recueillis par l’AFP, l’élue a évoqué les cadavres qui jonchent les rues et le calvaire des civils terrés dans les abris, affamés et contraints à faire fondre la neige pour s’hydrater. «Des gens m’interpellaient hystériquement, me demandaient «Pourquoi on ne les enterre pas?» et je répondais, «Si je m’occupe des morts, les vivants que je peux aider vont mourir»».
«C’est plus qu’une catastrophe humanitaire, c’est beaucoup plus effrayant, les gens ne peuvent pas satisfaire les besoins les plus basiques. Il n’y a ni eau, ni électricité, il n’y a pas de canalisations (...) Sortir les excréments des abris, c’est compliqué, tout comme aller chercher l’eau des puits, c’est trop risqué sous les bombes».
«Rien n’a été prévu»
Quand c’était encore possible, elle distribuait des tracts aux civils pour les informer de ce qui se passe dans le pays et en ville. L’absence de communications qui s’est ensuite installée «arrange les occupants», qui peuvent affirmer aux habitants que la capitale Kiev a été prise et qu’ils ont été «abandonnés».
Kateryna Soukhomlynova accuse aussi la mairie de n’avoir «rien fait» pour préparer Marioupol à la guerre, alors que ce port stratégique sur la mer d’Azov se trouve sur la ligne de front depuis 2014, date du début du conflit entre Kiev et les séparatistes prorusses dans l’est de l’Ukraine. «J’ai insisté auprès du conseil municipal pour qu’on répertorie les abris et qu’on prépare les kits sanitaires. Personne ne m’écoutait, on m’accusait de semer la panique. Rien n’a été prévu pour la protection civile», affirme-t-elle. Elle assure par ailleurs que le maire et ses adjoints ont quitté la ville début mars, une information relayée par d’autres engagés volontaires mais non vérifiée de source indépendante.
Contacté par l’AFP, le porte-parole du maire de Marioupol était injoignable.